09 février 2011

SONIA ROLLEY

retour_du_tchad

Où l'on parle encore d’armée coloniale française en Afrique

( article paru dans l'UNION PACIFISTE n°480, juin 2010)

L'éditeur Actes Sud a publié dans la collection « Archives du colonialisme » le livre de Sonia Rolley : « Retour du Tchad ». Il a eu entièrement raison de choisir cette collection car l'ouvrage restera un témoignage éloquent des relents du colonialisme à la française dans un pays d'Afrique prétendu « indépendant ». Tous les ingrédients y sont : les luttes « tribales » entretenues pour mieux dominer le pays avec une armée surdimensionnée, les nouveaux « gouverneurs » tout puissants, appelés aujourd'hui « ambassadeurs », qui ont le pouvoir de décider quels sont les Français qui ont le droit ou non de travailler et de séjourner dans le pays, les services spéciaux qui veillent sur les intérêts de la France et des sociétés françaises, les institutions « démocratiques » sans cesse bafouées. Sonia Rolley, journaliste à RFI (Radio France Internationale), décrit une situation récente, d'octobre 2006 à mars 2009, sous forme de journal personnel très précis et documenté. Un texte utile pour cultiver l'indignation des pacifistes.

Vouloir faire honnêtement son métier de journaliste est, aujourd'hui, une aventure à hauts risques. C'est sans doute pour cette raison que le métier se féminise de plus en plus et que des jeunes filles audacieuses sont prêtes à travailler dans des pays difficiles et à couvrir des évènements dangereux pour se faire reconnaître dans cette profession. Mais ce n'est pas la seule raison qui semble pousser Sonia Rolley, car, à vingt-neuf ans, quand elle écrit « Retour du Tchad », après avoir parcouru l'Afrique pour RFI, au Sénégal, au Rwanda et à l'Est de l'ancien Congo Kinshasa, elle est déjà sensibilisée à ce continent meurtri et à ces populations sacrifiées. Sa conscience et sa déontologie la font souffrir quand elle n'a pas le droit, dans une information de plus en plus contrôlée, de décrire ce qu'elle voit et de dire ce qu'elle sait. Elle pratique le seul vrai journalisme, celui qui dérange les pouvoirs, et elle le paye à chaque fois par des expulsions.
C'est donc dans les livres de ces journalistes sincères que l'on peut encore aujourd'hui apprendre et comprendre ce que l'information « officielle » veut nous cacher.
La toute puissance de l'armée française dans ses ex-colonies
La France dispose, aujourd’hui encore, de plusieurs bases militaires en Afrique. Depuis l'époque coloniale, l'armée française n'a jamais quitté le Tchad. La force Épervier mise ne place en 1986 pour lutter contre le colonel Kadhafi, aujourd'hui notre « ami », est toujours active avec officiellement 1 100 militaires et un arsenal considérable. Cette force protège surtout le président Idris Deby, arrivé au pourvoir par un coup d'État le 1er décembre 1990. Elle peut jouer un rôle dissuasif dans le conflit du Darfour, avec le Soudan. Cette région est devenue encore plus intéressante pour les intérêts français avec le début, en 2003, de la production de pétrole au Tchad.
Pour justifier la présence d'une force aussi puissante il faut trouver des prétextes humanitaires. Nos ministres et les médias à leur solde s'en chargent très bien en parlant de « génocide » au Darfour, même si nous savons que le Sud du Soudan présente un intérêt pour les administrations américaines et françaises parce qu'il s'agit d'une région chrétienne et surtout pétrolière.
Et nous comprenons, à la lecture du livre de Sonia Rolley, à quoi sert réellement la force militaire française et comment elle intervient pour protéger les revenus essentiellement français, au mépris des civils tchadiens.

Les conditions difficiles dans lesquelles travaillent les journalistes « correspondants »
Ils sont le plus souvent « pigistes », payés au « papier », assumant toutes les responsabilités et tous les risques pratiquement seuls, obligés de créer leur « réseau » en un temps record, dans un climat de méfiance et parfois d'hostilité de la part des autorités françaises et locales. Les aides viennent plus souvent des Tchadiens, y compris au niveau gouvernemental, que des instances officielles ou des rédactions basées à Paris.
Lorsque, aux prix de missions dangereuses, le correspondant a recueilli des informations importantes, elles ne sont pas toujours utilisées si elles viennent contredire la version « officielle ». Un des exemples donnés par Sonia Rolley est la faiblesse de l'armée tchadienne face aux rebelles venus du Soudan ou, plus grave encore, l'utilisation d'enfants-soldats dans l'armée tchadienne au mépris des conventions de Genève. D'après un rapport de l'ONU, de mai 2009, l'armée tchadienne utiliserait environ 10 000 enfants soldats, dans « l'ignorance » de l'armée française chargée de l'encadrer.

Les priorités de l'information faites à Paris pour un public français
Sonia Rolley se trouve à N'Djamena et à Abéché, au moment de l'affaire de l'Arche de Zoé. Cette affaire trouble et jamais élucidée occupe tout l'espace médiatique. Pendant ce temps une attaque rebelle qui atteint N'Djamena déclenche des combats qui font de nombreuses victimes. Le président Deby en profite pour faire arrêter et disparaître de nombreux opposants. Mais si Éric Brouteau est maintenant célèbre auprès de tous les Français, qui connaît Lol Mahamat Choua, ancien président du Tchad, Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la principale coalition des partis d'opposition et Ngarlejy Yorongar, officiellement arrivé deuxième à l'élection présidentielle de 2001, derrière Idris Deby ? Qui se souvient que le président Idris Deby gouverne avec l'appui de l'armée française, depuis aujourd'hui vingt ans, que la constitution tchadienne a été modifiée en 2004 pour lui permettre de briguer un troisième mandat et que le ministre délégué à la Coopération en 2004, Xavier Darcos, avait fait l'éloge du « démocrate » Deby : « La France soutient la position du président Deby qui a été élu démocratiquement et par deux fois » ?
La libération des « otages » de l'Arche de Zoé compte plus que les cadavres qui jonchent le sol de N'Djamena après les combats du dimanche 3 février 2009.

Les mensonges des autorités françaises
Quelques heures avant le verdict de la libération des condamnés de l'Arche de Zoé, Sonia Rolley apprend que des missiles Milan ont été livrés au Tchad. Quelques semaines après arrivent des véhicules blindés. Victor Bout, le plus grand marchand d'armes était à N'Djamena.
Le 2 février 2008 les armées rebelles entrent dans N'Djamena. Sarkozy se marie. L'aéroport de N'Djamena est sécurisé par l'armée française. Les hélicoptères de l'armée tchadienne peuvent décoller. Le lendemain, 3 février, les rebelles se retirent. La vague d'arrestations des opposants à Idris Deby commence. Les forces spéciales françaises « jouent les cow-boys à bord de leurs jeeps » dans N'Djamena.
L'autorisation de travailler est retirée à Sonia Trolley malgré les promesses de Sarkozy et de Bernard Kouchner, en visite au Tchad le 27 février 2008.
Quelques semaines plus tard Sonia Rolley est expulsée du Tchad.
« J'ai tendance à penser que les correspondants dans des pays aussi difficiles ont une date de péremption. Disons deux ans maximum. C'est le moment où l'on maîtrise son sujet, les informations viennent à vous. On connaît trop de gens, on sait trop de choses. Cela énerve les autorités. Le témoin est gênant. »
« [Aujourd’hui] l'armée tchadienne est plus puissante que jamais. Voilà bien un domaine où aucune dépense n'est négligée : avions bombardiers, hélicoptères, véhicules blindés. »

Pour ceux qui ont vécu et travaillé en Afrique dans la période post-coloniale les informations de Sonia Rolley ne sont pas surprenantes et montrent la continuité des politiques coloniales de l'État français.
J'ai expérimenté moi-même cette politique lorsque j'étais en poste à la télévision scolaire du Niger à la fin de 1968, pour faire un service civil dans la coopération.
Les militaires français en poste à Niamey, qui ont accueilli, en septembre 1968, la cinquantaine de jeunes coopérants censés avoir connu mai 68 en France, étaient très nerveux. Ils nous ont gardé trois jours pour un lavage de cerveau sur le thème: « Vous êtes sous notre autorité. Vous êtes censés de rien voir et ne rien entendre dans ce pays. Le premier qui se fera remarquer sera expédié immédiatement dans une caserne disciplinaire. »
Les collègues français de la télévision scolaire qui avaient vécu mai 68 à distance et qui voulaient montrer qu'ils avaient compris l'évolution de la société, ont fait une proposition « révolutionnaire » : adapter le programme scolaire français aux enfants du Niger, schématiquement abandonner : « nos ancêtres les gaulois ».
Au mois de décembre 1968, un envoyé spécial du ministre de la Coopération a été dépêché à Niamey. Il a réuni un vendredi soir tout le personnel « blanc » de la station de télévision pour un grand débat, franc et libre. Le samedi matin, la télévision était bloquée par l'armée nigérienne, une dizaine de nos collègues qui avaient pris la parole étaient embarqués dans un avion en partance pour Paris, sans avoir eu le temps de faire leurs bagages, les services spéciaux français de la Présidence interdisaient l'accès à l'aéroport. Le lundi suivant, tout le personnel français de la télévision était convoqué à l'ambassade pour une mise au point : « Vous reprenez le travail. Vous ne dites rien sinon vous connaîtrez le même sort ». Nos collègues ne sont jamais revenus.
J'ai volontairement quitté le Niger en 1970, à l'issue de mon service civil, toujours traumatisé par cet épisode de mon arrivé dans le pays, malgré mon attachement au peuple nigérien et la demande de mes supérieurs.
Je suis triste d'apprendre que quarante ans après, la situation ne s'est pas améliorée et qu'elle a même empiré, avec l'exploitation par Areva de l'uranium. Ceci crée aussi des tensions dans ce pays voisin du Tchad. Au Niger le journaliste Moussa Kaka qui a tenté de faire son métier est toujours en prison.
Les pacifistes se doivent de faire connaître et de dénoncer les agissements d'une armée « coloniale » qui ne sert qu'à protéger les intérêts économiques et industriels français au mépris des populations toujours autant opprimés et toujours plus misérables.
Bernard

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Posté par infonyx à 16:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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